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Le samedi 21 novembre 2009 23:57
![]() Pierre DuhamelUn journaliste économique depuis 30 ans et un des grands experts en économie au Québec.Biographie complète La poule aux œufs d’or
On connaît tous l’émission de télévision, mais on ne se rappelle pas de la fable de la Fontaine. Un avare, très content de voir sa poule pondre un œuf d’or tous les jours, décide néanmoins de la tuer et de lui ouvrir le ventre dans l’espoir de mettre la main sur d’autres œufs en or. Évidemment, il n’a rien trouvé et c’en était fini de cette poule miraculeuse. L’avare a tout voulu et il a tout perdu.
Je pense à la poule aux œufs d’or chaque fois que j’entends parler de la privatisation d’Hydro-Québec ou des hausses de tarifs d’électricité. Hydro-Québec est vue comme l’ultime bouée de sauvetage au moment où le navire coule. «Le patrimoine, c’est Hydro-Québec», a déclaré cette semaine Bernard Landry. «L’argent est dans l’électricité», a déjà dit l’économiste Claude Montmarquette. Avec l’argent de la hausse des tarifs, certains veulent équilibrer le budget et d’autres financer la croissance inéluctable des soins de santé dans les années à venir. Sans compter ceux qui veulent privatiser Hydro-Québec, en tout ou en partie, et effacer ainsi une bonne partie de la dette du Québec. Hydro-Québec pond vraiment des œufs en or. L’an dernier, elle a versé 2,2 milliards de dollars en dividende à l’État, plus de 9 milliards depuis cinq ans. Et ce, malgré des tarifs d’électricité beaucoup plus faibles que dans les États et provinces limitrophes. La tentation est donc forte de hausser les tarifs et d’accroître d’autant les revenus de l’État. Chaque cent d’augmentation du kilowattheure représente des revenus supplémentaires de 1,65 milliard de dollars, (Le calcul est simple : on multiplie par un cent les 165 milliards de kilowattheures (ou 165 TWh) du bloc patrimonial). C’est après que cela se complique. Le gouvernement voudra soulager les moins bien nantis. S’il consacre 300 millions de dollars pour les mesures compensatoires, prendra-t-il cet argent en haussant davantage les tarifs des autres abonnés ou utilisera-t-il ses propres fonds? Seconde difficulté : les tarifs des alumineries sont liés au prix de l’aluminium et ne peuvent être augmentés, ainsi que les tarifs de certains grands utilisateurs industriels qui ont des contrats particuliers. Résultat : les particuliers, les commerces et les petites industries devront absorber des hausses plus substantielles pour que le gouvernement retire ce qu’il veut bien en retirer. Un cent d’augmentation peut ainsi représenter une hausse qui peut aller jusqu’à 20 % de la facture pour les clients ordinaires. Je pense que le gouvernement n’a pas le choix et devra hausser les tarifs tôt ou tard. Il doit néanmoins faire preuve de prudence car une hausse, même minime en apparence, coûtera cher. Certains rêvent à la privatisation. Dans leur scénario, on privatise, on rembourse notre ligne de crédit et on repart à neuf. Zéro intérêt à rembourser chaque année. Ce n’est pas rien puisque le service de la dette est la troisième dépense budgétaire du Québec, une facture de 6,1 milliards de dollars cette année. Sauf que pour obtenir un prix conséquent nous permettant de rembourser notre dette, il faudra accroître dramatiquement la rentabilité et hausser les tarifs de quatre ou de cinq cents le kWh. D’où le paradoxe, car une telle hausse des tarifs permettrait au Québec de percevoir un dividende peut-être plus élevé que l’économie réalisée sur les paiements d’intérêts que nous payons sur notre dette. Nous pourrions donc être perdants d’un point de vue économique en vendant Hydro plutôt qu’en encaissant les super dividendes retirés de ces méga profits. De plus, en vendant Hydro-Québec, nous n’aurions plus cette poule aux œufs d’or qui, malgré l’état désastreux de nos finances publiques, nous permet de garder la tête hors de l’eau. Le gouffre de la santé
C’est inextricable. Le coût du système de santé n’arrête pas d’augmenter et ce sera encore pire au cours des prochaines années.
Il y a une quinzaine d’années, le Québec consacrait, bon an mal an, le tiers de son budget aux services de santé. Les coûts ont presque doublé depuis dix ans, passant de 14 milliards de dollars à 27 milliards de dollars. Nous n’avons encore rien vu, car dans 20 ans la santé représentera les deux tiers des dépenses de programmes du gouvernement. Premier facteur qui explique cette fulgurante progression : le vieillissement de la population. Les premiers babyboomers ont atteint les 65 ans et nous vivons de plus en plus vieux grâce aux progrès de la médecine et aux meilleures habitudes de vie. Selon l’économiste Pierre Fortin, il en coûte en moyenne 1000 dollars par année pour soigner une personne de moins de 65 ans et plus de 10 000 dollars pour quelqu’un de plus de 65 ans. Or, le nombre de Québécois de plus de 65 ans passera de 1,2 million en 2009 à 2,1 millions en 2029. Nous serons alors la troisième population la plus âgée au monde, derrière le Japon et l’Italie. C’est mathématique : le seul vieillissement de la population va ajouter 6 milliards à la facture des soins de santé en 2019 et plus de 19 milliards de dollars en 2029. Deuxième facteur expliquant la progression effrénée des dépenses en santé : l’évolution de la technologie. Les équipements et les médicaments coûtent de plus en plus cher. L’augmentation annuelle moyenne du coût des médicaments a été de 12,5 % entre 1997 et 2005. Le troisième facteur, c’est évidemment l’inflation et son impact sur les salaires des employés et professionnels du réseau. Cet impact est énorme, mais notons que le Québec paie moins ses infirmières (-16%) et ses médecins spécialistes (de -30 % à -50%) que l’Ontario. Le véritable gouffre des finances publiques, c’est l’appétit insatiable du ministère de la Santé face aux ressources limitées de la population. Voilà pourquoi Pierre Fortin souhaite une contribution supplémentaire de 4 à 5 milliards par année au Fonds des générations pour aider nos enfants à payer les soins dont nous aurons un jour besoin. Quatre à 5 milliards en plus des 4 à 5 milliards nécessaires pour combler le déficit actuel et des 3 à 4 milliards qu’il faudra bientôt pour payer les intérêts supplémentaires sur la dette que nous avons contractée. Et il y en a qui persiste à dire que nous exagérons l’ampleur de la catastrophe. Le coût de la survie
Le gouvernement du Québec injecte 6,5 milliards de dollars dans l’aide financière à la famille. C’est deux fois plus que le reste du pays. Il offre des congés parentaux qu’on ne trouve nul par ailleurs au pays et son réseau de service de garde à la petite enfance est le plus développé et le subventionné. Pourtant, je ne m’en offusque pas, bien au contraire.
Le gouvernement libéral a augmenté l’aide aux familles de 58 % depuis 2003 et je ne lui reproche pas d’avoir agi ainsi. Je n’ai aucune difficulté à justifier ces dépenses ni à faire la promotion des services de garde à la petite enfance. On pourrait peut-être augmenter le tarif de sept dollars par jour par enfant, mais une hausse même significative de la contribution des parents ne pourrait jamais rendre ce réseau autosuffisant car leur contribution des parents ne représente que 14 % des coûts du service. Le Québec s’est doté d’un véritable réseau pré-scolaire et cela a un prix. On peut également discuter de la pertinence du régime d’assurance parentale et on peut sourciller en constatant qu’il coûte 1,5 milliard par année, ce qui est beaucoup plus cher que prévu. Mais je reste de glace. Si les taxes sur la masse salariale sont trop élevées au Québec ce n’est pas seulement à cause de ce régime. Pour moi, ces dépenses sont des investissements dans l’avenir du Québec. D’abord, il fallait favoriser la natalité. Dès 2016 on observera une baisse de la population en âge de travailler. Sans le mini baby boom des dernières années, le Québec s’engageait sur la voie de la dépopulation et du vieillissement. On ne pourra pas contrer le deuxième phénomène, mais les naissances sont passées de 76 346 en 2005 à 87 200 en 2008. Cela représente une croissance de 10,4%, contre 4 % pour le reste du pays. Non seulement on fait plus de bébés, mais ces politiques favorisent l’intégration des jeunes femmes dans le milieu du travail. Et quelle intégration ! Le taux d’emploi des Québécoises atteint 68,8 %, ce qui est un taux très élevé. D’après une étude conjointe de l’Institut de la statistique du Québec et du Ministère français du Travail, des Relations sociales, de la Famille, de la Solidarité et de la Ville, il n’y a que le Danemark, la Suède, le Canada et les Pays-Bas qui font mieux et c’est supérieur à ce que l’on observe aux États-Unis (65,9%) ou en France (60 %). Les Québécoises occupent 47,6 % des emplois au Québec. C’est une proportion plus forte qu’au Canada et aux États-Unis et cela les classe au cinquième rang au monde. 33 % des jeunes Québécoises de 25 à 34 ans ont au moins un diplôme équivalent au baccalauréat universitaire. Il n’y a que les Danoises et les Néerlandaises qui font mieux dans cette étude comparant une trentaine de juridictions en Europe et en Amérique du Nord. Les jeunes Québécoises sont au même niveau que les Américaines du même âge. La politique familiale, c’est plus d’enfants pour demain et la possibilité de compter sur la force, le talent et la détermination de centaines de milliers de jeunes Québécoises qui peuvent à la fois être mères et contribuer à l’économie. Cela n’a pas de prix. Pourquoi l’État coûte cher
Si le Québec croule sous les dettes, c’est en partie parce qu’il croule sous les structures. Nous sommes les champions du monde de la structure bureaucratique. Voici une radiographie du monstre que nous ne finissons pas d’alimenter.
Le Québec est divisé en 17 régions administratives, 18 agences de santé et des services sociaux, 22 régions touristiques (dont Laval !) et 61 commissions scolaires. Chacune de ses entités a délimité son propre territoire et on peut se retrouver dans la région touristique des Cantons de l’Est, mais dans la région administrative de la Montérégie. Vous voulez vacciner la population de Montréal, Longueuil, Laval et Repentigny, toutes des villes limitrophes de la métropole, et vous avez quatre agences de santé à pied d’œuvre, définissant leurs propres priorités et émettant leurs directives potentiellement contradictoires dans le même marché de consommateurs. Montréal est prisonnière d’une structure abracadabrante. Déjà ce n’est pas simple avec les 19 arrondissements et les 103 élus, sans doute un record mondial pour une ville de cette taille. Il faut évidemment ajouter l’agglomération de Montréal qui regroupe Montréal et les 15 villes de banlieue de l’île. C’est sans compter sur la Communauté métropolitaine de Montréal qui compte, tenez-vous bien, 82 municipalités, 14 municipalités régionales de comté, deux agglomérations et cinq régions administratives. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a un organisme au gouvernement qui s’appelle la Table métropolitaine de Montréal. J’ai recensé 189 commissions, sociétés, régies et autres organismes relevant du gouvernement du Québec. On trouve un Bureau de la Capitale nationale et une Commission de la capitale nationale. On pourrait philosopher longtemps sur la pertinence d’une Société des bingos du Québec. D’autres organismes ont des noms évocateurs. Que pensez-vous de la Commission des appellations réservées et des termes valorisants ? Pourquoi un Office Québec-Wallonie-Bruxelles pour la jeunesse, un Office Québec-Amérique pour la jeunesse, un Office franco-québécois pour la jeunesse, quand il existe une Office Québec-Monde pour la jeunesse et un Secrétariat à la jeunesse ? Le ministère de la Santé et des services sociaux est en soi un bel exemple de complexité administrative avec ses 10 organismes, ses 18 agences régionales et ses 88 directions administratives. Ce sont ces gens-là qui devraient simplifier le fonctionnement des hôpitaux ? Mais mon organisme préféré est l’extraordinaire Secrétariat du comité ministériel de la prospérité économique et du développement durable en matière d’allégement réglementaire et administratif. 18 mots… pour alléger ! Le déni de l’évidence
Ceux qui trouvent que nous exagérons la taille et les conséquences de la dette publique du Québec ont reçu un appui de poids. Selon Jacques Parizeau, ceux qui s’inquiètent de l’endettement massif du Québec seraient des «déclinologues».
L’ancien premier ministre affirme même que la dette du Québec en pourcentage de la taille de l’économie est inférieure à celle des pays industrialisés membres de l’OCDE et à celle des États-Unis. Sauf respect, M. Parizeau est dans les patates. Le Mouvement Desjardins estime qu’en 2007 le niveau d’endettement du Québec représente 103 % de son PIB, ce qui le place au même niveau que l’Italie (104 %), au deuxième rang des pays industrialisés, derrière le Japon. L’endettement des Québécois est plus élevé que celui des États-Unis (62,9%) et de la moyenne des pays membres de l’OCDE (73,5%). Il est substantiellement plus élevé que celui de l’Ontario (62,9%) et du Canada (64,2%). Jacques Parizeau oublie tout simplement la part de la dette fédérale que doit assumer les Québécois. Pour pouvoir comparer la dette du Québec avec celle des autres pays ou juridictions, il faut tenir compte de toute la dette publique, pas seulement celle du gouvernement québécois. Si le Québec devenait indépendant, il devra nécessairement absorber une partie de la dette fédérale. La proportion ferait l’objet de négociations, mais le principe est incontournable. Je salue par ailleurs les commentaires de Bernard Landry sur la chaîne Argent. Reconnaissant que les finances publiques du Québec se dirigent vers un mur, il affirme que les Québécois doivent considérer la hausse des tarifs d’électricité et même les péages sur les autoroutes. D’autres font peu de cas de la dette en présumant que son poids relatif dans l’économie diminuera avec la croissance économique. Bref, le problème se règlera tout seul, évitons de s’énerver. À l’appui de leur thèse, ils affirment que c’est ce qui s’est passé au lendemain de la seconde guerre mondiale. Hélas, l’analogie tient mal la route. Les années 1950 et 1960 ont été marquées par un baby boom sans précédent et par une vive croissance de l’économie. Les années qui suivent seront celles du déclin de la population active et de prévisions économiques anémiques au Québec et au Canada. Le tout accompagné d’une hausse inévitable des taux d’intérêts et d’une augmentation des sommes dévolues au service de la dette. Le ministère des Finances prédit d’ailleurs une hausse de plus de 3 milliards de dollars des paiements d’intérêts d’ici quatre ans. |
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